Littérature

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La main

Nous nous étions croisés lors du bal au laboratoire de robotique. Nous avions dansé et sur le plancher métallique, nos pied avaient tracé des hyperboles parfaites. Et puis, lorsque la musique s’était tue, nous nous étions regardés caméras dans les caméras. Des programmes s’activaient au coeur de nos processeurs, des vieilles choses remontaient d’un lointain passé, des choses que nous avaient apprises les êtres humains qui nous avaient créés avant de disparaître. Il y avait un mot pour cela, mon dictionnaire mit tout de même une fraction de seconde pour me le retrouver. Amour.

Je décidais de pousser plus loin et je lui demandais sa main. Elle accepta !

Nous avons quitté le bal pour nous promener dans la nuit, à l’orée des lumières de la fête. Comme un bateau qui navigue en mer à portée de vue du phare. On s’était encore raconté quelques histoires, de celles que se racontent les amoureux et qui, bien qu’insignifiantes, leur plaisent autant que celui qui la raconte. Du moins c’était ce que décrivait le manuel que j’avais extirpé de ma mémoire.

Puis elle dut partir et je restais dans la nuit, tenant dans ma main la main électronique qu’elle m’avait laissée, et me demandant le sens de cette coutume humaine. Étrange…

(texte écrit lors d’un atelier d’écriture à la librairie des orgues ; merci à tous !)

BNIP

« Bienvenue à tous pour cette cérémonie d’ouverture de la cinquantième Altercapitale ! Rappelons que l’Altercapitale est née il y a un demi-siècle, que dis-je, mieux que cela, un vingtième de millénaire, sous le nom d’Altervillage. Notre petit village a bien grandi depuis : Altervillage, Interville, puis Altercapitale. Tout d’abord je vous propose d’applaudir des quatre mains notre président qui a su mené à bien cette croissance accélérée grâce à un juteux et judicieux partenariat avec les BNIP ! »

Le président arrive alors sous des applaudissements nourris (et désaltérés).

« Merci à tous ! Vous êtes formidables ! Permettez-moi aussi de remercier les BNIP pour l’installation de ces magnifiques tentes en forme de, disons, de cylindre surmonté d’un cône, si vous voyez ce que je veux dire… non ? Bon, en forme de fusée, vous voyez ? D’obus. Remerciement aussi pour l’argent liquide (et solide) que les BNIP nous ont offert ! Remerciement surtout pour la nouvelle mode de la paix lancé par les BNIP. Aujourd’hui qui s’équipe chic s’équipe BNIP ! Dans chaque sac à main (ou à pied), dans chaque sac à dos (ou à ventre), une BNIP ! Après l’iphone, l’ipad, et l’itoilette sèche, La BNIP est devenue le gadget nécessaire de notre époque. »

« Oh, mais je vois des visages perplexes, y aurait-il quelques ringards qui ne connaissent pas encore les BNIP ? La BNIP, c’est la Bombe Nucléaire Individuelle Portative. Au siècle passé, le développement de l’armement nucléaire a permis l’établissement d’une paix militarisée dans les relations internationales, ainsi que la guerre froide grâce à laquelle la bête communiste a été terrassée. Aujourd’hui, la BNIP se propose d’apporter les mêmes bienfaits dans les relations individuelles. Et, au nom des libertés défendues par le premier amendement, pourquoi chacun n’aurait-il pas le droit d’avoir un équipement de défense nucléaire à sa disposition ? En cas de tentative de vol, ou si vous êtes abordés par un travailleur de l’agression sexuel, la BNIP est l’arme ultime qui mettra fin à toute violence. »

« Je vous souhaite donc une excellente Altercapitale. Cette année nos ateliers porteront sur le transit énergétique et l’entrée du nucléaire, et plus particulièrement sur les techniques permacultrices de valorisation des zones radioactives contaminés, lesquelles, comme chacun sait, ce se sont multipliées exponentiellement ces derniers temps. »

(texte écrit lors de l’atelier d’écriture de l’Altervillage 2014)

Le secret

Le secret courait dans la ville. C’était un secret à petites pattes, il ne se déplaçait pas en plein jour, lézardant comme un renard au soleil de midi, car c’était un secret. Il se glissait plutôt, subtilement comme un reptile, à l’heure où la lumière fatigue et les ombres se réunissent en vue de se partager la nuit. Mais dans la ville, on apercevait l’ombre du secret de temps en temps, on en devinait la présence sans jamais parvenir à l’identifier, à la manière d’un animal sauvage qui traverse une route en un éclair.

Un jour, le secret éprouva le besoin de se confier. Il s’avança hors de l’ombre, se découvrit à un jeune enfant que sa mère avait quitté du regard sur la place du marché, le temps de comparer le prix des melons et des potirons. C’était un secret puissant. De ceux qui font les princes et les rois, qui renversent le monde comme un mauvais perdant renverse la table de jeu. De ceux qui font les déluges, érigent et délogent les refuges.

Dans la ville, il y eut un orage, des soldats de plomb et des rois mages. Il y eut un nouveau château, aussi immense que le roi était petit. Il y eut des ambassadeurs mielleux venus de contrées lointaines, qui débarquaient les bras chargés de cadeaux et de jouets, et s’en repartaient les mains vides et les poches garnies de titres de propriétés. Il y eut de ces injustices que commettent ceux qui ne savent pas encore ce qu’est la justice.

Vint le jour où il n’y eut plus de marché dans la ville. Les légumes et les fruits s’étaient enfuis, emportés avec les titres et les propriétés. Le secret avait de plus en plus de mal à se cacher. Il résida un temps dessous le dernier étal. Puis il dut se retirer dans les égouts.

Il se jura qu’à l’avenir qu’il ne se confierait jamais plus.

(texte écrit lors d’un atelier d’écriture à la librairie des orgues ; merci à Daniel et aux autres !)

BrainCorps

BrainCorps est le numéro 1 mondial de la vente de cerveaux humains.

L’activité du groupe a commencé au beau milieu des âges sombres de l’humanité. Notre fondateur prend alors conscience de la quantité importante de cervelle humaine gaspillée inutilement sur les champs de bataille, et il a l’idée ingénieuse de récupérer celle-ci pour lancer une gamme de fortifiants intellectuels à destination des grands de ce monde. S’ils n’avaient pas reçu leur dose de BrainCorps cervelle recycled, de grands hommes comme Louis XIV, Napoléon ou Pétain n’auraient pas été ce qu’ils furer (pardon, furent) !

Quelques siècles plus tard, une innovation radicale propulse notre groupe dans le domaine de la neurochirurgie. Dès l’âge de Frankenstein, nous avons été les premiers a réussir une greffe de tissu nerveux central. Ce premier prototype a reçu un accueil plutôt froid de la part des élites scientifiques… mais il a ensuite connu un immense succès au cinéma ! Qui ne le connait pas ?

Mais cela n’est rien comparé aux prouesses dont sera capable notre futur président directeur généreux, DoubleBrainMan. Celui-ci naitra dans une famille de 9 enfants, très pauvre et très pieuse. Ses parents ne pouvant subvenir aux besoins de chaque enfant, l’un d’eux devra être tiré à la courte paille et sera sacrifié. Mais DoubleBrainMan ne pourra se satisfaire de laisser ainsi disparaître l’intelligence de son plus jeune frère. Il mettra alors au point une technique de greffe de cerveau secondaire, qu’il appliquera sur lui même et sur le reste de sa famille.

Il doublera ainsi sa puissance mentale et obtiendra le pouvoir de voyager à travers le temps. Dans son immense bonté, il décidera de venir s’installer à notre difficile époque en crise pour vous proposer ses solutions innovantes.

Allant toujours plus loin dans l’exploitation des cerveaux humains, DoubleBrainMan et BrainCorps vous offre donc dès aujourd’hui la possibilité de louer du temps de cerveaux humains disponibles. Grâce à de nouvelles technologies toujours plus poussées, cette location de cerveau est désormais possible sans même que les cerveaux aient besoin d’être ôtés de leur corps respectifs ! Toujours plus fort en cervelle avec BrainCorps !

(texte écrit lors de l’atelier d’écriture de l’Altervillage 2012)